Banque de dépannage linguistique


Dans les coulisses de la langue



Via, valse linguistique

 

Les articles fouillés du thème Dans les coulisses de la langue donnent accès à des réflexions approfondies sur des questions de français, offrant de fait une perspective élargie sur les travaux linguistiques réalisés à l’Office québécois de la langue française. Ils sont classés par ordre alphabétique.

 

 

Depuis les pavés de la grande voie romaine jusqu’au velours déroulé du bitume moderne, il y a de ces mots qui vagabondent de langue en langue. C’est le cas de la préposition latine via.

 

Pas banale, l’histoire de ces trois lettres, qui signifiaient proprement en latin « la voie », « le chemin » et, métaphoriquement, « le moyen », « la méthode », « la voie pour arriver à ses fins ». Ce sont les Américains qui, les premiers, ont emprunté via au latin à la fin du 18e siècle, et ce n’est qu’au milieu du siècle suivant que la préposition apparaît dans des écrits de langue française. Chez nous, au Québec, on voit via usitée sous la plume d’un journaliste de La Presse en 1885. Dans l’article en question, on peut lire que « la quatrième et dernière malle de la Pointe des Esquimaux, via Moisie, est arrivée à Mersimis à deux heures a.m. [sic], samedi, à la charge de trois courriers ». Mais voilà qu’aussitôt usitée, la préposition latine déjà inquiète certains hommes de lettres : dans une chronique de langue parue le 18 février 1888, le journaliste et essayiste canadien-français Arthur Buies déplore l’emploi « à l’anglaise, toujours » de la préposition via. Mais est-ce son sens ou sa graphie que Buies attribue à l’anglais? Le texte ne permet pas de trancher définitivement la question. Il faut savoir que via s’est d’abord écrit en italique avec un accent circonflexe sur le a, viâ, graphie que l’anglais a abandonnée avant que le français ne fasse de même.

 

À l’époque de son emprunt initial, via ne garde qu’une signification, celle de « en passant par un lieu », mais, dès le début du 20e siècle, la préposition voit ses sens s’étendre. Dans les dictionnaires d’usage de langue anglaise, on remarque l’agacement que l’emploi de la préposition latine provoque chez certains lexicographes, comme ceux du Fowler’s Modern English Usage, qui, dès la deuxième édition parue en 1965, soutiennent qu’il est « vulgaire » d’employer via pour introduire dans une phrase toute autre désignation que celle d’un lieu (nom de moyen de transport, par exemple), et pire encore d’y accoler le nom d’une personne. Parallèle intéressant s’il en est, on trouve aujourd’hui ces critiques reproduites presque à l’identique dans certains ouvrages traitant des difficultés de la langue française. Serait-ce que des lexicographes des deux langues ont condamné à tour de rôle des emplois qui tiennent d’une évolution normale du sens propre vers le sens figuré? Les faits tendent à crédibiliser l’hypothèse.

 

Chez nos voisins américains, l’usage a eu le dernier mot : via est admis dans la seconde moitié du 20e siècle avec l’idée de procédé, de moyen, d’étape, d’intermédiaire, dont le tour by means of (au moyen de) n’est qu’une des réalisations. Or en français, même si via au sens de « par l’intermédiaire de » n’est pas d’emblée condamné, les langagiers et les langagières recommandent néanmoins d’en restreindre l’emploi, jugeant le mot familier ou voyant une influence indue de l’anglais dans la concurrence que via fait à par. À ce sujet, on ne manquera pas de souligner au passage que le même phénomène se produit en anglais, où via a gagné du terrain sur by, l’équivalent anglais de par.

 

Qu’il s’agisse effectivement d’un emprunt sémantique avéré à la langue anglaise, d’un retour aux sources latines ou d’une simple évolution de sens, il n’empêche que la préposition, lorsqu’elle introduit autre chose qu’un lieu de passage, se trouve de plus en plus employée. Elle s’entend dans la bouche des politiciens et des politiciennes d’ici et d’ailleurs en francophonie, et se lit sous la plume de journalistes, de romanciers et de romancières, de grammairiens et de grammairiennes. Elle point même chez les Immortels, dans quelques discours publiés à l’Académie française, et les plus sceptiques pourront s’étonner d’en relever la trace dans la préface du Petit Grevisse que signait Marc Lits en 2009.

 

De la valse sémantique entre deux langues que via a exécutée et exécute encore aujourd’hui, nous pouvons tirer ce constat : l’usage étant tout sauf figé, il importe de surveiller celui de via. Ne sait-on jamais, le jadis latin via nous réservera peut-être quelques surprises dans les années à venir, hormis celle de se retrouver loin des apartés et des coins de comptoirs où fleurit d’ordinaire la langue familière.

 

En ce sens, gardons à l’esprit que les mots, si l’on peut ainsi imager leur existence, naissent, croissent et meurent dans un processus de perpétuelles transformations, et que les changements qui souvent les altèrent dans l’usage ont aussi des répercussions sur la norme qui régit notre langue.

 

 

Complément :

 

Via (Tours d’horizon)

 

 

Article rédigé en 2018

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Date de la dernière actualisation de la BDL : novembre 2018

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